Je suis vigneron corse en Corse. Mon expérience directe de la vigne et du vin ne m'aurait cependant pas conduit à rédiger cet ouvage si les responsabilités professionnelles que j'ai acceptées ne m'avaient peu à peu mis en face de la réalité.

La réalité c'est le décalage entre la présence et la signification historiques, économiques et culturelles de la vigne et du vin en Corse et l'idée que l'on en a ou qui en a été donné.

L'idée que l'on a est marquée par une profonde ignorance des Corses sur leur propre histoire. L'histoire évènementielle au jour le jour, le feuilleton des chroniqueurs a ici plus de faveur que l'histoire comme découverte des continuités et des permanences. Peut-être y a-t-il réticences à endosser le legs de l'histoire et à se souvenir, par exemple, que la Corse a vécu sept siècles, orageux sans doute, mais communs avec Pise et Gènes. Quent à l'histoire économique, qui la tient vraiment pour déterminante?

L'idée qui en a été donnée n'est pas nouvelle; elle remonte loin et ne semble pas indemne d'arrière-pensées. Les géomètres du Plan Terrier, les ampélographes ou les agronomes di 19ième siècle, se référent à des systèmes culturaux français, considérés comme normatifs, ont jugé sévèrement tout ce qui était hors de leurs modèles. Ils ont donc souvent dénigré les pratiques agricoles génoises ou méditerranéennes, hâtivement jugées comme archaïques.

L'idée qui en a été donnée s'est exprimée, récemment, à travers la fable grossière, rencontrée même dans les meilleurs ouvrages, d'une Corse qui aurait attendu 1960 et l'arrivée des rapatriés d'Afrique du Nord pour apprendre ce que sont vigne et vin, pour améliorer ses anciens vignobles et obtenir des appellations d'origine.

De cette défaillance de la mémoire collective et de cette violence faite à l'héritage viti-vinicole insulaire est né mon intérêt pour tout ce qui, de près ou de loin, se rapporte à ce thème de la vigne et du vin en Corse. Je suis ainsi entré dans l'intimité d'une longue histoire. J'ai essayé d'en retrouver la trame avec ses ombres et ses lumières, ses réussites et ses échecs. Cette histoire s'est écrite dans l'espace insulaire, dans ses coteaux transformés en amphitéâtres verdoyants, dans ses cépages aux arômes spécifiques, dans une technologie qui, pour être souvent élémentaire, n'en été pas moins adaptée, dans des productions originales qui dès la fin du 11ème siècle furent recherchées, dans des échanges nombreux et importants aussi bien dans l'île qu'hors de l'île.

J'ai tenté de labourer ce champ inculte avec patience et modestie, n'étant ni historien, ni géographe, ni économiste. Je me suis employé à comprendre les raisons des uns et des autres. J'ai souvent apprécié la profonde sagesse écologique des paysans et je n'ai pas hésité à redresser des jugements qui me paraissaient injustes ou inexacts.

Je livre ce travail, avec ces imperfections et ses lacunes, à tous mes amis vignerons de Corse qui doutent parfois d'eux-mêmes et de la vigne et du vin.

Puisse-t-il leur rendre fierté et leur donner courage.

François-Noël Mercury